Est-il plus grand malheur au monde que de perdre son enfant ? Cette mère-là vit son garçon mourir. Il avait cinq ans. Sa douleur fut telle, sa révolte aussi, et le hurlement qu'elle lança au ciel fut si terriblement puissant que Dieu descendit devant elle.
Elle le supplia de lui rendre son fils. Assurément, il y avait eu erreur. Cet enfant avait tout à vivre. Pourquoi lui plutôt qu'elle, ou quelqu'autre de ses parents ?
Son Créateur lui répondit ceci :
- Femme, j'ai entendu ta plainte. Tu reverras ton fils vivant pourvu que tu mendies un bol de riz pour moi, et qu'il te soit offert par quelqu'un, homme ou femme, qui n'ait jamais pleuré aucun mort sous son toit.
La mère s'en fut donc de maison en maison, de village en village. On lui offrit du riz autant qu'elle en voulait, mais elle eut beau marcher, elle ne put trouver demeure que le deuil n'eût jamais frappé. Point de palais ni de cabane, d'auberge ou de grotte d'ermite qui n'ait un jour abrité un défunt. Elle s'en revint bredouille devant Dieu.
- Je sais bien, Seigneur, lui dit-elle, à chaque naissance, une mort. C'est ta loi, et nul n'y peut rien. Mais sais-tu ce qu'est une mère ? Sais-tu ce qu'elle souffre de voir son enfant mourir sur son sein ? Tu es cruel autant qu'injuste. Mon fils n'a pas assez vécu. Mort à cinq ans ! Je dois lui manquer. Il avait tant besoin de moi !
- Nous allons donc lui demander s'il désire te revenir, répondit le maître des vies. Femme, j'en fais serment. Si c'est sa volonté, il te sera rendu.
Dieu tendit devant lui les bras et le mort apparu couché au creux des maisons.
Il avait l'air de sommeiller.
- Enfant, ta mère te demande.
Et l'enfant répondit :
- De qui me parle-t-on ? J'ai vécu tant de vies ! Je fus le fils d'une louve et d'une ânesse grise, fils d'une reine aussi, d'une jeune putain, d'une mendiante folle, de mille paysannes et de tant d'autres encore. Dis, quelle mère veut que je revienne à elle ? Et pourquoi, Seigneur, le ferais-je ? Réponds-lui que ma route est longue, et que je ne peux m'attarder.
La mère s'en revint chez elle, Dieu à ses hauteurs bleues, l'enfant à son chemin.














